La matière première des oeuvres d’Edith Dekyndt est aussi impalpable que la lumière, le vent, les
ondes magnétiques ou le froid… L’artiste réalise depuis plusieurs années des oeuvres qui, selon
ses termes, ne sont "ni spectaculaires, ni consommables".
Elle questionne la relation entre le monde des faits, la science et l’expérience d’une part, et
une approche éminemment subjective du monde d’autre part, dans ce qu’elle nomme une "recherche
universelle de subjectivité". Ainsi, la perception immédiate des objets qu’elle nous soumet est
mise en doute par la simplicité paradoxale des phénomènes naturels qu’elle enregistre. L’artiste
développe alors une critique implicite de l’objectivité scientifique et suggère que l’art est un
champ de connaissance à part entière. En 2009, elle conçoit une exposition au Centre d’art Witte
de With à Rotterdam qui s’intitule Agnosia. Si l’agnosie est une pathologie qui empêche l’esprit
d’identifier les odeurs, les images ou les sons, le terme renvoie plus largement à la perte de
connaissance, une forme de non-savoir. Il faut accepter de se dépouiller de ses présupposés
rationnels pour aborder le travail d’Edith Dekyndt, lié à des phénomènes (presque) invisibles.
L’artiste propose pour la synagogue de Delme une nouvelle installation vidéo, en écho à
l’architecture du lieu, qui se démarque tant par sa forme et sa géométrie, que par des qualités
plus évanescentes, comme le son ou la lumière, rebondissant de multiples façons dans l’espace.
Avec ce nouveau projet vidéo intitulé La Femme de Loth, Edith Dekyndt plonge son regard sous les
eaux de la Mer Morte, qui devient un paysage sous-marin quasi-abstrait.
Les qualités physiques exceptionnelles de ce lac salé en font un sujet d’observation hors du
commun : espace des profondeurs, d’apesanteur et de flottement, où la présence de sel rend
toute forme de vie impossible. Edith Dekyndt filme le vide et l’absence supposée de ces eaux,
dans lesquelles on discerne pourtant une infinie richesse de mouvements et de couleurs, dus aux
variations de lumières.
Deux autres vidéos, tournées au même endroit, sont présentées dans l’exposition. Dans la
première, Dead sea drawings, l’artiste filme la surface de l’eau, sous laquelle elle dispose une
feuille de papier blanc. L’ombre des minéraux présents à la surface crée un dessin aléatoire,
comme une variation infinie d’arabesques. Enfin Eternal Landscape est le paysage presque immobile
d’une rive de la Mer Morte. Filmé depuis la Jordanie, la caméra porte le regard vers les rives
de Cisjordanie, puis au loin les villes de Bethléem et Jérusalem, rappelant ainsi que ces eaux
et ces rivages sont traversées par une histoire millénaire, à la croisée de plusieurs religions,
et aujourd’hui de trois entités politiques distinctes.
Le titre de l’exposition, La femme de Loth, renvoie à un passage de la Genèse, dans lequel le
patriarche Loth et sa famille fuient Sodome et Gomorrhe pendant la destruction des deux villes.
Outrepassant le commandement de l’ange qui leur ordonne de ne pas se retourner, la femme de Loth
est immédiatement transformée en statue de sel. Omniprésent, le sel donne forme à une série de
dessins également présentés dans l’exposition: il creuse le papier, le tord, l’abîme, et dans le
même temps, il le dessine.
Marie Cozette