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Petit Palais, ParisExposition du 18 février – 2 mai 2010
Utilisé au XIXe siècle par les photographes professionnels, les
amateurs et les artistes, le négatif papier a permis à la
photographie naissante de s’intégrer pleinement au monde de
l’art. Au cours des années 1840, le négatif papier devient un outil
novateur et fascinant : il inaugure «l’ère de la reproductibilité»
tout en créant un nouvel univers visuel. L’exposition explore ce
temps fort méconnu de l’histoire de la photographie.
Provenant de prestigieuses collections italiennes et françaises, 140 oeuvres, négatifs ou
tirages d’époque, sont pour la première fois présentées.
Cette exposition propose une réévaluation du rôle et des usages du négatif papier en
Italie, pays où pionniers et amateurs de tous bords se rencontrent et mettent au point une
nouvelle façon de percevoir et d’utiliser les images. Du paysage romantique à l’édition
touristique en passant par le recueil pour artistes, le négatif papier permet la
professionnalisation des photographes et la naissance de grandes entreprises éditoriales
modernes. Dans cette aventure, photographes italiens (Giacomo Caneva, Vero Veraci, Luigi
Sacchi etc), français (Eugène Piot, Frédéric Flachéron, Edouard Delessert etc) et anglais
(George Wilson Bridges, Calvert Jones, James Graham) collaborent étroitement.

Giacomo Caneva, Ludovico Tuminello, "Rome, arc de l’aqueduc de Claude" ©FratelliAlinari
Bien loin de la précision ou du réalisme photographique auxquels est habituellement
associée la photographie, ces oeuvres sont des témoignages subjectifs et intimes de la
sensibilité d’une époque. Elles exigent de nous une véritable conversion du regard.
Présentation de l'exposition
Avec cette exposition, le public assiste à l’émergence d’une technique qui bouleverse les
pratiques artistiques au milieu du XIXe siècle : la photographie sur papier. De son
apparition dans les années 1840 jusqu’aux mutations technologiques des années 1860-1880,
qui voient l’industrialisation du procédé, la photographie sur papier devient un champ
artistique à part entière. Les différents thèmes développés durant l’exposition retracent
cette évolution historique : depuis les «pionniers», artisans tâtonnant et inventant sans
cesse jusqu’aux photographes sûrs de leurs moyens et de leur art. On voit ainsi s’épanouir
la photographie d’architecture, de paysage ou de genre. Cette époque pionnière inaugure
l’histoire de la photographie et de l’image multiple.

Giacomo Caneva "Rome, temple de Vesta"
©FratelliAlinari
La photographie à ses débuts : un artisanat
Le 7 janvier 1839, lors d’une séance de l’Académie des
sciences de Paris, Louis-François Arago, grande figure de la
science française de l’époque et député républicain, présente
un nouveau procédé permettant de reproduire sans
intervention manuelle les images qui se forment dans la
chambre obscure, machine à dessiner employée par les
artistes depuis le XVIe siècle. C’est le daguerréotype.
Cette annonce provoque de vives réactions, et des
contestations relatives à l’antériorité de la découverte se font
rapidement entendre. La plus grande controverse vient
d’Angleterre où, le 31 janvier 1839, William Henry Fox Talbot
présente devant la Royal Society de Londres son propre
procédé de photographie, sur papier et non plus sur métal.
Homme de lettres et de sciences, Talbot mène des recherches
sur la lumière depuis 1834. A l’annonce de la découverte parisienne, il s’efforce de donner
à ses travaux la plus grande publicité possible. Son procédé présente l’immense avantage
de permettre la réalisation d’images multiples : alors que la plaque daguerrienne est une
image unique, le talbotype, ou calotype comme le nomme son inventeur, permet
d’obtenir, à partir d’un négatif, autant de tirages positifs que souhaité. La
«photographie» est née.
Tout en gardant jalousement le secret de sa fabrication – les enjeux commerciaux et
nationaux des procédés photographiques sont tels à cette époque que les détails
techniques ne sont connus quasiment que des inventeurs – Talbot forme ses proches à son
procédé. Les aristocrates cultivés et férus d’art emportent rapidement dans leurs bagages
cette découverte, qui supplante peu à peu le dessin ou l’aquarelle dans l’évocation de
leurs impressions de voyage. C’est ainsi que George Wilson Bridges et Calvert Richard
Jones, amis de Talbot, partent en Italie en 1846 équipés pour la prise de vues sur papier,
et vont être ainsi parmi les premiers promoteurs de la nouvelle technique dans le pays.
L’invention du métier de photographe
L'invention de Daguerre est la première à parvenir en Italie, par le biais des milieux
savants. La capacité du daguerréotype à reproduire la nature de manière objective en fait
un outil précieux rapidement adopté par les amateurs. La technique est au point dès le
début des années 1840, et les prises de vues d’architecture, les portraits et autres
panoramas à la précision étonnante se multiplient. On procède rapidement aux
premiers «inventaires» du patrimoine artistique et naturel italien.
Or les photographes de l’époque, dans leur grande majorité, ont
une formation classique, dans laquelle le dessin et la peinture
jouent un rôle central ; pour ces amateurs éclairés, le procédé
de Daguerre est bien trop «froid» et précis, pour rendre avec
justesse l’atmosphère italienne. C’est pourquoi, lorsque le
procédé «artistique» de Talbot arrive en Italie, il obtient un
grand succès. Chaque praticien participe à l’amélioration des
performances du négatif papier, en cherchant les meilleures
solutions pour réduire les temps d’exposition et obtenir des
images chimiquement stables et simples à fabriquer.
Des cercles artistiques qui rassemblent des photographes de
toutes les nationalités voient le jour. Connu aujourd'hui sous le
nom d' « École romaine de Photographie », un petit groupe se
réunit régulièrement, pendant les années 1850, au Caffè Greco,
Via dei Condotti à Rome. Des Français, comme Frédéric Flachéron ou Alfred-Nicolas
Normand, ou des Italiens, comme Giacomo Caneva, pratiquent alors la technique du
négatif papier.
Autour de ce groupe, des Académies nationales, et de personnalités marquantes (Stefano
Lecchi, par exemple, est le premier à faire oeuvre de «reporter» en photographiant la
chute de la République romaine), un art à part entière se met en place. Puisant son
inspiration dans les Beaux-Arts, la photographie définit peu à peu ses propres codes
visuels.
Promenade en calotypie : entre art et commerce
Tandis que le daguerréotype connaît rapidement
un grand succès commercial, le calotype intéresse
un public plus exigeant, à la sensibilité artistique
plus développée : c’est ainsi que différents
«genres photographiques» se définissent
progressivement, qui prennent pour exemple
l’univers des Beaux-Arts.
Avec la photographie, et notamment avec le
calotype et son esthétique singulière, notre
appréhension de l’héritage culturel italien se
transforme radicalement. Le négatif papier offre
un rendu velouté et une grande palette de tonalités lors du tirage (en fonction du choix du
virage, notamment) ; il se prête tout naturellement à la photographie de paysages ou à la
mise en scène des ruines et des monuments. Le calotype est révélateur d’une certaine
nostalgie et propose un nouveau regard : s’ils reprennent les anciens codes picturaux, le
portrait et les scènes populaires deviennent des genres photographiques à part entière.
L’invention de la nation italienne est en cours, et l’observation de ces «types» par les
photographies de ces pionniers y contribue amplement.
Les années 1840-1860 voient aussi l’émergence d’un nouveau phénomène: le tourisme. Les
artistes venus se former en Italie sont les premiers acheteurs et collectionneurs de
photographies : ils apprécient le calotype, tout comme les étrangers qui s’aventurent de
plus en plus loin dans la Péninsule. Si les peintres avaient jusqu’alors adopté un point de
vue romantique qui dépeignait une Italie idyllique et irréelle, les photographes mettent en
lumière les sites remarquables du pays. Leurs clichés, entre célébration esthétique et
analyse documentaire, marquent durablement l’imaginaire collectif de l’Italie au XIXe
siècle.
Naissance d’un pays en images : la photographie et l’Unité italienne
En 1815, suite au Congrès de Vienne, l'Italie est divisée en sept
États : royaume de Piémont- Sardaigne rattaché à la maison de
Savoie ; royaume des Deux-Siciles à la maison de Bourbon; États
de l'Église au Pape ; royaume lombardo-vénitien à l'Autriche ;
duchés de Parme, de Modène et grand-duché de Toscane, ces
trois derniers appartenant à des princes autrichiens. Ce
morcellement extrême entraîne des difficultés de déplacement
non négligeables : les routes sont peu sûres, et dans les années
1840-1860, rares sont les voyageurs qui s’aventurent au sud de
l’Italie. Vers le milieu du XIXe siècle, beaucoup d’Allemands, de
Français et d’Anglais connaissent l’Italie en particulier les
endroits où a lieu le «débarquement» garibaldien – beaucoup
mieux que les Italiens eux-mêmes. C’est pourquoi les négatifs et tirages qu’Alphonse
Davanne ou James Graham réalisent à Naples, ou sur les sites archéologiques de Paestum
ou de Pompéi, constituent des vues inédites. La photographie vient ainsi combler l’attente
des voyageurs étrangers, tout en élaborant paradoxalement un imaginaire dans lequel
l’Unité italienne prend ses racines.
Les grandes entreprises éditoriales, qui cherchent à donner une image exhaustive du pays,
sont donc avant tout le fait d’étrangers : L’Italie monumentale, gigantesque entreprise
d’Eugène Piot, reste inachevée mais marque fortement les esprits. D’autres étrangers
utilisent le négatif papier pour laisser la trace de leur aventure romantique et
romanesque : Gustave Le Gray, qui suit avec d’autres intellectuels français le périple de
Garibaldi, se sert de la technique du négatif sur papier ciré sec pour photographier les
événements siciliens de 1860.
De l’amateur au professionnel : la fin d’un monde
Le Gray est l’un des derniers à se servir du négatif
papier : en effet, les avancées techniques des années
1860 voient l’essor du négatif sur verre au collodion. Ce
dernier procédé est d’utilisation plus aisée, et le
résultat visuel se rapproche d’une esthétique moderne,
chassant progressivement les effets quelque peu
«flous» du papier.
L’abandon du négatif papier n’est cependant pas
instantané. Quelques voyageurs estiment encore, dans
ces mêmes années 1860, que la technique de Talbot est mieux adaptée à leur recherche
esthétique et à leurs besoins : le négatif verre reste fragile, surtout lors de longs périples.
Louis Vignes ou Edouard Delessert réalisent au négatif papier leurs albums de vues du sud
de l’Italie, alors que la nouvelle technique est en plein essor, et que la photographie
connaît une mutation économique et technique radicale.
La photographie s’industrialise et se construit en parallèle une histoire, en établissant son
corpus de référence et en définissant son patrimoine, déjà riche des oeuvres des trois
décennies précédentes. Le travail d’édition qu’effectue Ludovico Tuminello à la fin des
années 1860 et au début des années 1870, à partir des négatifs papier de Giacomo Caneva,
décédé peu avant, est une des pierres à cet édifice. En faisant pour ses besoins propres
des retirages de négatifs non exploités du vivant du photographe italien, Tuminello
contribuera sans le savoir à élever Caneva au rang de chef de file d’une école.
L’essor du négatif verre s’accompagne d’une mécanisation accrue des tirages, ce qui
permet la naissance de grandes maisons d’édition photographique. Les frères Alinari à
Florence ou Gioacchino Altobelli à Rome font entrer la photographie italienne de plainpied
dans l’ère industrielle, et deviennent les garants de la mémoire visuelle de leur pays.
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