Luca Cambiaso (1527-1585) fut un artiste éclectique et
insaisissable. L’importante quantité de feuilles qu’il a laissées
témoigne de sa passion pour le dessin et de sa maîtrise
technique. Par sa rapidité d'exécution, l'utilisation de la plume
et de l'encre brune permettait à Cambiaso d'exprimer au mieux
son imagination inépuisable.
Sa renommée de dessinateur a conduit, avec le temps, à
l’introduction erronée dans son corpus graphique de toutes
sortes de feuilles, plus au moins proches de son style, qui sont
en réalité des oeuvres des élèves de Cambiaso ou des copies
d'imitateurs.
Au terme d’un travail de remise en ordre et d’analyse
stylistique approfondie de ce fonds particulièrement riche, seuls
26 des 188 dessins inscrits comme des
originaux dans l'Inventaire manuscrit du musée du Louvre sont
maintenus comme étant de sa main.
Consacrant ce long travail de recherche, la première exposition
de dessins génois au Louvre depuis 1985 rassemble cinquantetrois
dessins et une peinture. Son ambition est de rendre plus
clair le fonctionnement de l'atelier de Cambiaso tout en
évoquant l'activité des autres artistes contemporains qui ont
influencé son art.
L’étude sur le fonds de dessins de Luca Cambiaso du musée du
Louvre a porté à reconnaître que de nombreuses personnalités
artistiques travaillaient autour de cet artiste, comme en témoignent
les dessins que l’on peut reconduire à des styles divers, mais il n’est
pas encore possible de les identifier tous précisément. Le travail
commencé par Mary Newcome il y a vingt-cinq ans sur le fonds
génois du Louvre reste incontournable, mais beaucoup
d’éclaircissements et d’autres découvertes pourront être encore
ajoutés sur les protagonistes de cette école si variée, raffinée et
innovante.
L’exposition adopte un parti-pris chronologique puisque les dessins
du Louvre permettent de parcourir presque toutes les étapes de la
carrière artistique de Luca Cambiaso, qui s’est déroulée
essentiellement à Gênes.
L’histoire de cette ville, où il vit jusqu’en 1583, mérite d’être
brièvement rappelée pour comprendre le parcours de l’artiste.
Lorsque l’assujettissement à la France de François Ier est brisé en
faveur d’une alliance avec l’Empereur Charles V, une oligarchie de
douze personnes est mise à la tête de la « Respublica Ianuensis
» (République génoise). La nouvelle situation politique suscite un
élan culturel inédit dû à la confrontation directe entre les membres
des classes sociales les plus élevées avec, pour enjeu, la
reconnaissance publique de leur primauté. Le moyen le plus
efficace d’affirmer la suprématie des riches familles devient, entre
autres, la construction des palais et leur décoration. Les chantiers du
« Palazzo del Principe » ou des palais de la « Strada Nuova »
attirent à Gênes les meilleurs architectes et peintres de toute l’Italie.
Luca Cambiaso est formé dans ce milieu artistique génois
effervescent par son père, Giovanni (1495– avant 1578), qui lui
apprend à dessiner, peindre et même sculpter. A la fin des
années 1540, il le prend à son côté pour peindre la fresque
d’Apollon attaquant les Grecs aux portes de Troie au plafond du
palais d’Antonio Doria. Son talent, qui s'exprime à travers un
style reprenant les formes imposantes d'après Michel-Ange, est
vite reconnu et en 1551, il est nommé « console dell’Arte » pour
l’année suivante, titre traditionnellement réservé à des artistes
plus expérimentés.
Tout au long de son activité, Cambiaso privilégie un graphisme
rapide que seule la technique à la plume et encre brune peut
assurer. Ce médium, qui témoigne de son engouement pour le
dessin, était courant dans la tradition génoise, enrichie depuis les
années 1520 des exemples portés par les artistes « étrangers »
actifs en ville.
A partir des oeuvres des années 1560, Luca Cambiaso cherche à
donner des effets chromatiques à ces feuilles et pour cela il
ajoute des touches de lavis. L'origine de cette nouveauté
provient sans doute de l’intérêt porté aux jeux de lumière qui ont
débouché, en peinture, dans ses tableaux à l’ambiance
« nocturne » : il parvient aux mêmes effets dans son oeuvre
graphique en laissant en réserve le blanc du papier, comme dans
la Sainte Famille avec Sainte Catherine entourés d'anges.
Au même moment, ses compositions manifestent un intérêt
persistant pour les rapports de proportion entre les figures et
l’espace environnant. L’influence forte des grands architectes
que sont Galeazzo Alessi et Giovanni Battista Castello, avec qui
Cambiaso a collaboré très étroitement, se lit dans cette évolution
de sa manière graphique. Le traitement des formes par une ligne
mouvementée est également typique de Cambiaso à cette
époque. Les détails anatomiques se schématisent à travers des
volumes stéréométriques qui simplifient les muscles et les
articulations.
La production graphique de Cambiaso atteint dans les années
1560 un niveau extrêmement raffiné : le Cabinet des dessins
possède l’une des oeuvres les plus réussies, Enée fuyant Troie
avec sa famille, chef-d’oeuvre synthétique, représentant
l’aboutissement des recherches de Cambiaso sur la figure
humaine : le rapport équilibré entre les figures et l’espace, la
mise en raccourci et la force des gestes équivalent en quelque
sorte à la touche délicate qui caractérise sa production peinte à
cette époque. Le tracé des corps imposants donne du rythme à la
composition et annonce une nouvelle typologie de style. Entre
1570 et 1580, Cambiaso se voue à l’élaboration complexe des
scènes ayant des effets de lumière : Sainte Famille et sainte
Catherine entourées d’anges et la Vierge à l’Enfant avec le
saint Jean-Baptiste petit.
Dès 1581, Luca Cambiaso tisse ses liens artistiques avec la cour
de Philippe II d’Espagne , auprès duquel il se rend en 1583 pour
réaliser le décor de l’église du Monastère de San Lorenzo à
l’Escorial, près de Madrid, où il meurt deux ans après.
Commissaire de l’exposition : Federica Mancini, chargée
d’expositions, département des Arts graphiques, musée du Louvre.