Dans l’histoire de l’Occident, la "croyance aux revenants" et
l’imaginaire qui en résulte ont dès l’abord engagé un défi au
dogme chrétien, pour renouer avec des traditions plus
anciennes ou culturellement distantes. Des danses macabres
au cinéma d'horreur, les figures du retour des morts ont
inspiré une iconographie foisonnante, traversant tous les
domaines de la culture visuelle. Une exposition-dossier, un
cycle de films, de conférences et de rencontres abordent
l’histoire et l’actualité de cette tradition, où se joue une
culture des marges et des débordements.
Conçue au sein du département des Arts graphiques, l'exposition
réunit quelques exemples de cette tradition où, en dialogue
constant avec la littérature, convergent les arts de l'image et les
arts du spectacle : théâtre, ballet et spectacles lumineux, telles la
lanterne magique ou la fantasmagorie. Le cycle de films,
spectacle, lecture, conférences et rencontres présenté à auditorium
propose de questionner les résonances actuelles de ce sujet. A
travers ces différentes approches s'esquisse une approche élargie
du cinéma. C'est en effet dans le 7e Art, aujourd'hui à l'heure de
son devenir patrimonial, que se précise le langage de l'ombre et
de la lumière, des apparitions et les mélanges, des retours et de la
mémoire. Pour la philosophe Avital Ronell, les médias, par leur
capacité même à l'archive illimitée des choses, sont "hantés". S'y
joue donc une résurgence de croyances tribales, archaïques, qui
traversent les pratiques, les supports et les genres jusque dans le
regain actuel de popularité des fantômes, spectres et zombies.
Réunissant des dessins, des albums de théâtre, des
photographies et des plaques de fantasmagorie inédites
datant du XVe jusqu’au début du XXe siècle, l’exposition
invite à relire l’histoire de ces « images d’images »,
représentations d’ombres et de spectres qui travaillent
l’imaginaire et questionnent les formes esthétiques.
Il existe en matière de « revenants » une grande variété de types
iconographiques. De même que les rêves, les visions et les
apparitions, les fantômes sont identifiés dès le Moyen Age
comme les images au statut incertain : images mentales,
illusions trompeuses, comme aux yeux de saint-Augustin, ou
manifestations surnaturelles. Dans les représentations, les
manifestations spectrales se qualifient dès lors à la manière
d’images dans l’image.
Après la grande tradition du macabre, qui se développe tout au
long du XVe siècle et au-delà, autour des squelettes animés,
deux grandes typologies esquissent les termes de l’imagerie
moderne. Dans le cadre des arts du spectacles : théâtre et ballets
baroques, lanterne magique, fantasmagorie, puis des
représentations peintes, se constituent d’un coté une galerie de
corps lumineux, éthérés, et de l’autre un langage des ombres et
des silhouettes.
Le théâtre baroque, tout d’abord, fait honneur aux créatures de
la nuit et multiplie les effets spectaculaires d’apparitions
surnaturelles. C’est le cas de nombreuses représentations
scéniques qui, jusqu’au XVIIIe siècle, expriment un engouement
pour les jeux d’illusion et la convocation de figures
souterraines, lunaires ou issues du monde des songes. Le
développement conjoint de la lanterne magique, jusqu’aux
fantasmagories raffinées du XVIIIe siècle, véritables théâtres de
sensations, diffuse largement cette iconographie dans un double
but : éducatif et de divertissement.
Dans la peinture de la fin du XVIIIe siècle, particulièrement en
Angleterre, en France et dans les pays germaniques, les
prémisses du romantisme font la part belle aux visions
fantastiques et à un langage de la suggestion. Dans les oeuvres
de Thomas Lawrence, de Girodet et de Gérard, puis d’Ingres et
de Delacroix, se précise une approche complexe et composite de
l’image, où le travail non-naturaliste de la lumière joue une
grande part.
Grisaille, transparence, perte de netteté sont autant de
préambules au langage cinématographique, qui deviendra, après
la photographie spirite du tournant du siècle, le médium
privilégié du retour des morts.
L’iconographie évolue également d’un propos allégorique, forgé
en relation à la morale chrétienne, à celui de récits individuels,
puisant aux grandes sources littéraires qui, de Virgile à
Shakespeare, du Romantisme au Symbolisme, engagent à
travers ce thème une méditation sur le sujet, son histoire et sa
mémoire.
Commissariat d’exposition : Marcella Lista et Dominique
Cordellier, assistés de Charlotte Chastel-Rousseau