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Roman Opalka |
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En 1965, à Varsovie, Roman Opalka a l'idée de matérialiser la peinture du temps. Il inscrit à la peinture blanche sur un tableau, en commençant du coin supérieur gauche jusqu'au coin inférieur droit, le chiffre 1, puis 2, puis 3... et recouvre ainsi tout son tableau de la suite arithmétique des nombres. Les tableaux se suivent et Roman Opalka continue ce travail depuis cette date.
Chaque tableau porte le nom de "Détail" et représente une tranche dans la suite des nombres. Opalka continue à peindre la suite des nombres en blanc sur fond noir jusqu'à 1.000.000.
Arrivé à ce nombre, en 1972, il commence à ajouter 1% de blanc dans le fond de chaque nouvelle toile. Progressivement, les tableaux blanchissent jusqu'à engager la confusion entre les fonds et les chiffres. Au fur et à mesure qu'il peint, Opalka enregistre les nombres en Polonais.
Opalka obtient notamment le Grand Prix de la 7e Biennale Internationale d’Arts Graphiques à Bradford en 1968, le Grand Prix de la troisième Biennale Internationale d’Arts Graphiques à Cracovie en 1969, le Prix de la Critique Artistique C. K. Norwid en 1970, le prix Kaisering en 1993. Il est présenté dans les principaux musées du monde dont le Guggenheim, la National Gallery de Berlin, le Centre Pompidou, le Musée Toyota au Japon, etc. En 1992, le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris lui organise une importante exposition, intitulée "Pour se confronter à l'infini". En 1995, Opalka représente la Pologne lors de la Biennale de Venise.
"Les nombres conservent chez Roman Opalka leur qualité plastique de signe graphique comme leur puissance symbolique. Pour l’artiste polonais, leur écriture programmée selon un protocole établi pour une grande partie en 1965 et poursuivi encore aujourd’hui, est l’occasion d’un exercice quasi quotidien rigoureusement défini et respecté. Sur chacune des toiles, identiques les unes aux autres, et dont le fond est initialement préparé en noir, les nombres sont inscrits depuis ce premier signe Opalka 1965 / 1 - ¥ , qui donna tout à la fois l’indication de départ et le mode d’emploi de ce qui allait devenir une des entreprises les plus fascinantes de toute cette période. Opalka les inscrit dans l’ordre conventionnel à la surface du tableau et ce depuis le jour où il décida que seule la mort viendrait interrompre le processus engagé. Un pinceau n° 0 chargé de peinture blanche sert à la retranscription visuelle des nombres prononcés à voix haute par l’artiste dans sa langue maternelle et enregistrés sur bande magnétique. Cette écriture, malgré son maillage serré, restera facilement lisible jusqu’à ce qu’en 1972 Roman Opalka décide d’intégrer un élément nouveau qui consiste à traiter les fonds noirs en additionnant, à chaque nouvelle toile, un centième de peinture blanche. Cette décision, simple dans son énoncé, marquait une radicalisation exemplaire du programme mis en place en ce que la dimension temporelle allait, plus encore que dans la simple numération, produire tous ses effets. La progression vers le blanc sur blanc, en tant que phase ultime et indépassable, est ainsi programmée, annoncée et suivie avec détermination. Le teint livide de la mort que semble vouloir accepter la peinture de Roman Opalka n’est le signe d’aucune attitude morbide. Bien au contraire, cette lente progression vers le silence monochrome est voulue, recherchée, préparée depuis longtemps avec le calme nécessaire qui préside à toute grande initiative de la vie. L’exercice que s’est imposé Roman Opalka accepte volontiers la proximité étymologique de l’ascèse mais, alors que celle-ci est toujours dotée d’un certain coefficient de douleur, le rituel quotidien de l’artiste se fait dans la plénitude apaisée de celui qui a su donner une sûre orientation à sa recherche. Une recherche qui, sans doute, concerne l’individu au premier chef mais qui ne se dérobe aucunement à l’histoire et à l’histoire de l’art tout particulièrement. C’est ainsi que la « montée » du blanc de la graphie d’Opalka a pour conséquence prévisible d’aboutir à la fusion de la forme et du fond, ce qui, rappelons-le, constitua la recherche des artistes historiques, compatriotes d’Opalka, que furent Katarzyna Kobro et Wladyslaw Strzeminski, tous deux à la recherche de l’espace uniste."
Maurice Fréchuret
(Tiré de Les Années 70, l’art en cause, Paris, RMN, 2002)
