Avant d’accéder à l’exposition, le visiteur traverse les espaces des collections permanentes du
musée de Valenciennes. Il découvre parmi les oeuvres anciennes quelques pièces
contemporaines, déposées ça et là comme autant de bâtons témoins, signes de la volonté de
marquer tantôt la trace d’une présence (passage), tantôt la force d’une aspiration (forme tendue).
C’est ainsi que l’on débusque, ici le bâton d’André Cadere, là Silence d’herman de vries ou Encore
temps d’Emmanuel Saulnier.
D’emblée, l’acte artistique est présenté comme faisant signe et l’enchaînement des oeuvres
comme une suite d’émergences, dans le refus de toute narration. Au coeur des collections
permanentes maintenues visibles, constituées de pièces historiques datant du XVIe au XIXe
siècles, la proposition contemporaine tient. Dans cette première déambulation historique
traversée de discontinuités contemporaines, le visiteur est placé face à des oeoeuvres
questionnant tantôt la teneur ou la stature d’une forme (consistance de la présence), tantôt
sa tension (résistance de la pensée).
Le verbe tenir tel que l’exposition le décline implique donc en premier lieu la teneur
(consistance/résistance). Ne dit-on pas dans le langage courant que telle proposition, tel
raisonnement ou telle image se tient ? Il ne s’agit pas, dès lors, de quelques questions d’équilibre,
ou de hauteur, mais bien des "moyens intérieurs de tenir" (Deleuze).
L’exposition Tenir, debout débute avec le Balzac d’Auguste Rodin (1898).
"Pour moi, disait le sculpteur, Balzac est avant tout un créateur, et c’est l’idée que je
souhaiterais faire comprendre dans ma statue. Jusqu’à présent, je veux exécuter une figure
debout plutôt qu’assise". Figure debout de l’artiste en majesté, que la société des Gens de
Lettre, commanditaire de l’oeuvre, refuse pourtant. De fait, l’oeuvre de Rodin rompt avec la
tradition du monument descriptif et didactique, lui substituant un portrait symbolique.
Rodenbach décrira la sculpture en ces termes : "Une tête sur un bloc. Dans cette tête des yeux
de vie et de génie (…). C’est la réalisation d’un état d’intelligence fixé à jamais dans la pierre, (…)
un concept à la fois réel et idéalisé de l’effort cérébral".
Les artistes d’aujourd’hui s’inscrivent dans cette continuité, se montrant peu soucieux de créer
un monument à quelque grand homme ou d’incarner en une figure symbolique le travail de la
pensée artistique. De Gilbert and George (Singing Sculpture) à William Wegman, l’artiste se livre
à une offensive ironique et féroce, mettant l’homme à bas de son piédestal. Misère commune !
Au mieux l’homme apprend-il, à l’instar de herman de vries, à être présent au monde.
Tenir implique encore une tension, vers ou contre. Ne dit-on pas tenir le cap, tenir bon, ou tenir
le coup ? Tenir, dès lors, est moins l’affirmation, tantôt ironique, tantôt tranquille, d’une présence
au monde, qu’une forme d’exhortation, d’aspiration toujours rejouée. L’artiste apparaît comme
celui qui se met en résistance, si ce n’est en danger : corps tendus au bord du vide ou à jamais
blessés (Body Art d’Erik Dietman). Et pourtant, il faut bien persister, quand bien même cela doit
être "du fond du puits" (Louise Bourgeois).
Tenir, c’est également tenir dans le regard de l’autre, se relever pour lui faire face. C’est en lui
refusant tout regard que nous fragilisons en l’autre son sentiment d’humanité. Certains artistes
savent nous le rappeler, à l’instar du photographe indien Achinto Bhadra considérant avec une
troublante pudeur des femmes victimes de violences sexuelles. L’artiste offre à ces femmes la
possibilité d’un autoportrait, leur laissant le choix de leur mise aux regards. L’autoportrait apparaît
comme un moyen, tantôt de désamorcer, tantôt de réactiver la brutalité de la rencontre avec
autrui : ainsi en est-il de la confrontation que nous proposent Jimmie Durham, indien Cherokee, et
Zoran Music, rescapé des camps de Dachau.
En permettant aux laissés-pour-compte de se redresser dans nos regards, l’artiste exprime son
refus tant de la figure du grand homme triomphant que de la victime larmoyante. "Je suis, moi
aussi, homme - ni héros ni victime" : voilà ce que semblent nous dire les sujets de ces oeuvres.
Juste humanité d’un être singulier, refusant pour autant de prendre valeur d’exemple : l’être
résiste à toute tentative d’opposition au groupe des autres, de "tous les autres". Il est parmi
nous, bien qu’irréductible à aucun d’entre nous. Le rêve de communion d’un "vivre ensemble"
idéal se nuance ainsi d’un seuil, d’une distance nécessaire. La communauté des hommes ne
serait-elle qu’un ensemble de solitudes juxtaposées, comme semble le suggérer Antonio Saura
dans ses grands triptyques de foule ?
À l’image de l’autre qui nous fait face, le réel pourrait être défini comme "ce contre quoi je me
heurte" (Lacan). L’homme vit dans une tension au monde. Non seulement doit-il apprendre à
l’accepter, mais, plus encore, à réactiver sans cesse cet état de tension, afin de se maintenir en
capacité de voir. La résistance de chacun, dès lors, ne vise plus à combattre une tension
inconfortable, mais, bien au contraire, à la préserver.
Attachée aux "moyens intérieurs de tenir", l’exposition Tenir, debout propose un parcours
symbolique, si ce n’est initiatique : il ne s’agit en rien de retracer l’histoire de la figure de l’homme
debout (il faut souligner à ce titre qu’aucune oeuvre de Giacometti ne sera présentée). Au fil de
l’exposition, le visiteur doit pouvoir s’interroger sur ses propres mécanismes de persistance et
de résistance : comment se construit-il, dans la pensée de lui-même, dans le rapport à l’autre et
au monde ?
L’artiste, quant à lui, apparaît comme une figure de l’engagement : engagement au monde, dans
ce que celui-ci a de plus contemporain. Il donne ainsi raison à Deleuze, qui voyait en toute
création un acte de résistance, et éclaire la citation d’Agamben, définissant comme
contemporain "celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son
temps".