Née en 1978, Élise Florenty vit et travaille à Berlin.
"Pas un mot — ou presque — écrit par moi ne s’accorde à l’autre, j’entends les consonnes grincer
les unes contre les autres avec un bruit de ferraille et les voyelles chanter en les accompagnant
comme des nègres d’Exposition. Mes doutes font cercle autour de chaque mot, je les vois avant le
mot, allons donc ! le mot, je ne le vois pas du tout, je l’invente."
Franz Kafka, Journal, le 15 décembre 1901
Élise Florenty se consacre depuis plusieurs années à l’exploration opiniâtre des mécaniques du
langage. Elle présente dans la synagogue de Delme une installation densément tissée où la
littérature et la biographie de Kafka, l’art de la mémoire et la tradition de la kabbale se font
écho en une ronde imaginaire tourbillonnant autour d’une toupie centrale. On verra vite que ce
dernier objet fait pivot de l’ensemble à plus d’un titre et que Kafka est son ange tutélaire.
Mais c’est sur un geste (voire un coup) architectural que s’ouvre l’exposition : le rez-de-chaussée
de la synagogue — réservé aux hommes, seuls habilités à lire les textes sacrés en hébreu
conformément aux préceptes de la liturgie juive — voit pour l’occasion son accès condamné et
n’est plus visible que depuis le balcon, un espace destiné aux femmes auquel on accède par un
escalier séparé. Ce balcon "profane", Élise Florenty se l’est donc littéralement réservé au
point d’en faire l’espace de circulation quasi-exclusif de l’exposition : puisque les femmes,
malgré leur association dans la prière, étaient contraintes d’être spectatrices de l’Esprit, les
spectateurs seront à leur tour cantonnés à la coursive et l’accès au lieu de l’Esprit empêché.
Et l’artiste n’a pas manqué de dédoubler cet encerclement par une invitation à sortir déambuler
autour de la synagogue pour y trouver, scandée par les fenêtres du rez-de-chaussée, une courte
citation tirée du Journal de Kafka.
Lui-même hanté dans sa littérature par l’héritage intensément fécond de la religion juive, Franz
Kafka ne tarde pas, en effet, à faire son entrée dans l’exposition pour peu qu’on lève les yeux
vers le trapèze d’Erstes Leid (Première peine) une fois parvenu sur ladite coursive. L’oeuvre,
suspendue sous la coupole, évoque un premier récit où l’écrivain décrit un artiste de cirque qui
avait "organisé sa vie de telle sorte qu’il pût rester sur son trapèze nuit et jour". Après
quoi, Kafka ne cessera plus de réapparaître : de la nouvelle Joséphine la cantatrice et sa bande
sonore éponyme diffusant sur quatre haut-parleurs le sifflement étrange de toupies musicales,
jusqu’à cette citation du Journal ("Mes doutes font cercle autour de chaque mot") visible
seulement depuis l’extérieur au revers des palissades qui obstruent le rez-de-chaussée.
Discrète pierre angulaire de l’exposition, ce fragment de huit mots est là pour nous rappeler
que c’est toujours, dans le travail d’Élise Florenty, le langage en tant qu’il se matérialise
qui constitue l’objet de recherche principal — que son versant tangible soit un dispositif
architectural (la synagogue) ou l’organisation singulière de taches d’encre sur du papier relié
(la littérature "mineure" de Kafka).
Comme souvent, il s’agira donc moins de contempler que de lire les divers "fragments narratifs"
qu’Élise Florenty a assemblés, soit en tirant profi t des fils multiples qu’elle a elle-même tendus
entre les objets, leur structure et leur histoire, soit en se servant des siens propres pour
les insérer dans les interstices du sens que l’artiste ne manque jamais de laisser çà et là
entrouverts.
Gauthier Hermann